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L’intelligence artificielle (IA) menace-t-elle nos emplois ? Et si oui, à quel point ? C’est une des questions qui depuis quelques années, a fortiori depuis quelques mois, devient prégnante.
Je parle bien ici de l’IA « nouvelle génération », grand public, extrêmement puissante et accessible à toutes et tous. Il s’agit de l’IA générative des Large Language Models (LLM) – celle découverte avec des apps comme ChatGPT – mais pas uniquement. En 2025, le PDG du constructeur de cartes graphiques Nvidia, Jensen Huang, a tenu une conférence au salon CES de Las Vegas où il présentait les différentes étapes de l’IA, selon lui.

L’intelligence artificielle n’est techniquement pas nouvelle. Le « machine learning », « big data » ou autre terme à travers les années a été utilisée de manière analytique depuis de nombreuses années dans l’industrie. Exemple phare, utilisant la méthode de « clustering » de grandes bases de données, l’analyse des paniers achetés en grande distribution pour répertorier les combinaisons de produits les plus fréquentes. Pâtes et sauce, tout le monde l’imaginait, mais qu’en est-il des packs de bières associés aux couches pour enfants ?
La suite affichée par Huang est celle de l’IA perceptive, celle des premières reconnaissances vocales ou encore l’IA utilisée depuis plusieurs années dans le domaine médical. Nous avons l’IA générative, objet de tous les débats depuis 2022. Puis arrive l’agent IA capable d’assister l’humain de manière réellement productive et automatisée. Enfin, ces technologies seraient utilisées dans des objets physiques de robotiques de tout type.
J’ai récemment re-regardé le film « Zootopia » et me suis arrêté plus longuement dans le générique sur la mention d’une entreprise que beaucoup d’entre nous connaissent bien, à force de films et séries regardées : les Dubbing Brothers. Je l’ignorais avant d’écrire cet article, mais cette entreprise de traductions pour contenus en VOSTFR est française et importante (CA de 79 M€ en 2023). J’ai eu personnellement des activités de traducteur français-allemand-anglais pendant des années, et je me suis posé la question de l’impact de l’IA sur ce métier. A court terme, c’est un gain de temps manifeste. A moyen terme, c’est une disparition possible du métier, tant les outils déjà existants (tel DeepL) performent, même en matière de syntaxe complexe à traduire.
L’entreprise francilienne citée opère dans le milieu de la culture. On voit avec les créations diverses – images, illustrations, chansons, jingles et maintenant vidéos ou jeux – que le milieu de la culture peut être fortement affecté par l’IA générative. De nombreuses voix s’élèvent déjà pour refuser en écriture ou en illustration le recours à l’IA pour protéger les artistes. Et puis l’usage de l’IA générative pose la question des inspirations, ainsi des droits d’auteurs. Par exemple, demander un dessin dans le style de crayon de Riad Sattouf ne lui permettrait pas aujourd’hui de toucher des droits d’auteurs… La nouvelle règlementation européenne (AI Act) ne répond qu’en partie à ces enjeux.
Alors on peut dire malgré tout que l’impact négatif sur le milieu de la culture sera freiné grâce à ce mouvement militant, formé assez rapidement dès l’avènement de l’IA générative. Certains métiers, par exemple d’illustrateurs de visuels ou logos, relativement simples, pourront en pâtir, mais peut-être que par consensus éthique et action militante, le milieu de la culture sera un peu préservé.
La question qui se pose est l’impact négatif sur tous les autres métiers que l’IA générative, mais surtout les agents IA vont remplacer. Comprenons nous bien, à court terme ce n’est pas un sujet. L’IA va être testée dans des entreprises, adoptée par certaines, d’autres attendront des avancées fonctionnelles plus importantes, des gains de productivité se verront ici et là, et si certaines feront le choix de simplement réorganiser les tâches ou améliorer le bien-être au travail, d’autres feront le choix de ne pas remplacer des départs pour diminuer la « charge salariale ». Le milieu de la culture se bat à raison, mais qui se battra pour les traducteurs, les contrôleurs de gestion, les développeurs juniors, l’employée administrative, la consultante de transition énergétique, etc. ?
L’avènement massif de l’IA générative et agentique pose des questions majeures d’ordre sociétal, social, environnemental et économique.
Rien qu’en matière d’emplois, face à une économie française, européenne et mondiale en proie encore actuellement à une crise dans l’économie réelle, des politiques monétaires visant à freiner l’inflation qui ont favorisé les taux de chômage, comment anticiper la disparition en quelques années de typologies d’emplois ? Imaginer un état final de réorganisation socio-économique n’est pas l’exercice le plus difficile. C’est assurer une transition réaliste, réalisable et juste qui l’est bien davantage.
En matière d’emplois, on pourrait dire qu’il faut devenir artisan, agriculteur, professionnel du soin, aidant, ouvrier, etc. Mais même certains de ces métiers sont impactés en réalité. Le métier d’ouvrier évidemment car la technologie (dont l’IA) est utilisée dans les usines pour permettre une production compétitive, surtout pour le continent européen. Mais aussi le métier d’agriculteur avec une certaine vision d’avenir qui parle de massifier l’usage de drones, d’engrais de synthèse et de produits chimiques… alors que c’est l’inverse de ce qu’il nous faut en matière sanitaire et environnemental (cf. la bio). C’est par ailleurs aussi l’inverse de ce qu’il nous faut en matière d’emplois et de rééquilibrage territorial. Ces deux exemples sont parlant, mais ils soulignent le problème de la transition : comment assurer la reconversion professionnelle en moins de 10 ans du traducteur ou de l’employée administrative ? Et si il ou elle a plus de 50 ans ?
La question de la transition en matière d’emplois pose aussi la question de la vulnérabilité du secteur de la tech. Que se passe-t-il si la « bulle IA » dont on parle actuellement éclate dans quelques années, créant une crise financière, voire une nouvelle crise dans l’économie réelle, alors que des premiers boulots auraient déjà été supprimés à cause de l’IA ? L’impact de la crise économique serait décuplé. Sachant que les suppressions de poste sont déjà une réalité, notamment dans le milieu de la tech (plus de 60 000 suppressions), alors même que le chiffre d’affaires de ce secteur est justement dynamique grâce à l’avènement de l’IA.
J’ai envie de voir le côté positif, les avancées majeures dans le domaine de la santé, la suppression des emplois pénibles, les gains de bien-être au travail, un nouvel essor économique, et en même temps des inquiétudes majeures m’habitent. Pas sur un secteur économique particulier, pas simplement sur l’environnement, mais sur le fonctionnement de notre société au global.
Une société à repenser
Impact sur l’emploi, impact social, impact sur l’environnement… Sans trop s’avancer, on peut estimer que l’IA nouvelle génération est une de ces technologiques de rupture qui remodèle en partie une société. Cela offre des contraintes tout comme cela offre des opportunités.
D’aucuns diront que notre modèle économique est déjà à bout de souffle, que l’économie néolibérale mondialisée ne crée plus de prospérité – voire l’inverse dans certains pays – et que repenser notre société et notre économie est une opportunité bienvenue. Que cela nous permet de remettre à plat ce qui dysfonctionne.
D’autres souligneront que cette rupture technologique arrive au pire moment. Que notre société galère déjà à se transformer pour se décarboner, s’adapter au changement climatique et protéger les ressources essentielles à la vie sur Terre : l’eau, les sols, les océans, etc. Que l’IA et ses datacenters – dont certains projets de complexes américains font la taille de la ville de Paris – s’accaparent des terres, de l’eau et surtout de l’électricité en masse. Que cette électricité est aujourd’hui largement carbonée, que des acteurs comme Amazon veulent ouvrir une grande centrale au gaz, ou que même avec du nucléaire et des renouvelables, cette électricité aurait été plus utile ailleurs, compte tenu des enjeux d’électrification des activités économiques pour respecter les limites planétaires.
Ce que je crois sincèrement, c’est que nos sociétés vont se transformer. Et la question à se poser est toujours la même : souhaitons nous maitriser une partie de cette transformation ou allons-nous la subir ?
L’avenir ressemblera-t-il à la société dessinée dans le film d’animation WallE ? Une société corporatiste, avec une technologie robotique omniprésente dont les humains – devenus sédentaires et hyperconsuméristes – dépendent totalement. Une planète écologiquement détruite qui ne garantit plus son habitabilité et dont seuls des robots sont chargés de la « nettoyer ». Ce film a beau être magnifique et bien écrit, je ne suis pas certain qu’un avenir qui donne envie ressemble à cela.
Alors que rapport sur rapport, l’IA est décrite comme la source de destruction et d’évolution de millions d’emplois dans chaque pays, cela pose la question du modèle social que nous souhaitons construire. Cela pose également la question de la qualité des emplois qui perdurent – en adoptant une focale mondiale pour prendre en compte les inégalités géographiques ou encore les nouveaux métiers liés à l’IA, comme ceux de la classification humaine.
Bill Gates parle depuis des années de l’enjeu d’instaurer une taxe sur les robots. Il s’agirait d’une taxe étatique levée auprès des entreprises qui instaurent des robots, autrement dit des automatisations, qui entrainent la perte d’emploi humain. Sa logique est double. D’une part, financer la transition vers un modèle économique et social tourné vers les métiers à forte valeur ajoutée humaine, comme les soins ou l’éducation. D’autre part, modérer la vitesse de l’automatisation par cet outil de régulation, afin d’éviter des transitions professionnelles, donc des niveaux de chômage, trop massifs. Dans une récente note, Gates dresse un portrait cru des risques de l’IA. Il abonde sa proposition de taxe avec deux autres qu’il considère être essentielles : une réorganisation en profondeur des institutions étatiques pour « gérer la transition », ainsi que la classification d’emplois « réservés à l’humain » (Human Reserved). Là encore, son objectif est d’éviter le délitement social, le chômage de masse et d’étendre la période de transition.
Assez récemment, alors que l’IA générative s’est immiscée dans toute la société, ce sont aussi certains de ces grands responsables, Sam Altman (OpenAI) et Elon Musk (SpaceXAI) qui ont pris la parole sur l’équilibre social dans un monde remodelé par l’IA. Par sincère inquiétude pour la durabilité du modèle social ? Ou par intérêt personnel pour « éviter une insurrection » comme le stipule dans Libé Benoit Hamon, qui a porté l’idée d’une taxe robot et d’un revenu universel en France en 2017 ? Rien n’est moins sûr. Ce que cela montre toutefois, c’est que même les pontes de la tech californienne voient se percuter à court terme les enjeux de développement technologique avec celui de bien-être et de prospérité de la population.
Il faut noter que l’approche des deux PDG cités n’est pas la même que celle de Bill Gates. Là où la fondateur de Microsoft reste dans un modèle d’imposition traditionnel, Sam Altman et Elon Musk semblent davantage jouer à plein la carte du néolibéralisme économique. Il y aurait un revenu universel (Universal High Income pour Musk) distribué avec les revenus de l’IA à la population via les entreprises de la tech, elles-mêmes. Cette « redistribution » serait permise grâce au pari d’une croissance importante liée aux gains de productivité massifs engendrés par la technologie. Elle se ferait pour Altman selon un système de jetons numériques distribués à chacune et à chacun, avec la liberté de les échanger, les vendre ou en acheter.
La société de WallE ne semble pas très loin, voire pire. Une réflexion de cinq minutes suffit à faire sonner de nombreuses sirènes d’alarmes sur un tel système de concentration des pouvoirs capitalistiques parmi les entreprises de l’IA (dont les MANGOS*), de mainmise des entreprises sur la société toute entière, dont le champ régalien, ou encore de société de la loi du plus fort, avec un asservissement des plus faibles pour récupérer des jetons.
Ce qui semblait peut-être un peu fou aux yeux de certains pourrait devenir pertinent. Une taxe robot nationale, ou mieux internationale, pourrait voir le jour. Elle serait couplée à un système de revenu universel, distribué par les Etats. Ce revenu universel pourrait prendre différentes formes. Soit un revenu mensuel classique telle une allocation. Soit un transfert unique d’une allocation patrimoniale significative. Cela rejoindrait l’idée de l’économiste Thomas Piketty de verser une allocation de patrimoine de 125 000 € à chaque citoyen de 25 ans. Sa proposition vise à la base de réduire les inégalités patrimoniales et à corriger les effets pervers d’un âge moyen de l’héritage passé désormais à 50 ans. Elle permettrait également d’accompagner le phénomène IA qui percute notre organisation sociale.
Une taxe robot aux bénéfices redistribués permettrait potentiellement d’assurer plus sereinement la transition des personnes en âge de travailler vers des métiers à forte valeur ajoutée humaine. Cela permettrait en complément de prendre le temps de réfléchir à l’avenir des métiers et des emplois dans chaque région, dans chaque pays, sur chaque continent. Cela permettrait également de mener les études économétriques nécessaires pour analyser les évolutions macroéconomiques et assurer la durabilité financière des Etats-providence. Enfin, cela permettrait de jauger réellement les impacts environnementaux engendrés par une société traversée par l’IA.
Le regard est notamment porté sur le paradoxe de Jevon’s qui nous enseigne le principe de l’effet rebond. Malgré des gains d’efficience en matière de consommation d’eau ou d’énergie, ou encore de réduction des coûts, le système en question finira par être davantage utilisé, dépassant même in fine les consommations totales initiales. En matière écologique, c’est également la question de la résilience aux crises qui est posée, alors même que l’augmentation de l’efficience réduit nos marges de rebond et de flexibilité en temps de crise.
Se pose enfin la question légitime de ce qu’il se passe avec la société si la rupture technologique n’est pas à l’origine d’une nouvelle « croissance économique » d’ampleur. La solidarité Altman/Musk s’effondrerait de fait. Pourrait-il y avoir une croissance faible, mais un impact fort sur l’emploi ? Quid alors du modèle social et de sa transition ? Dans une société avec une économie déjà à bout de souffle, nous ferions bien d’anticiper avant de seulement pouvoir observer les dégâts de ce que nous avons semé.
Du besoin de maitriser nos outils et nos vies
Ce qui me surprend le plus actuellement est l’incapacité de beaucoup d’acteurs de voir plus loin, de penser l’étape d’après. Beaucoup d’entreprises et de gouvernements se retrouvent encore à simplement se réjouir du déploiement d’une intelligence artificielle, sans un mot sur les enjeux sociaux et sociétaux cruciaux à intégrer. Il ne s’agit pas d’être contre l’IA, je ne crois pas qu’on puisse revenir en arrière, encore moins avec la publication des LLM chinois plus sobres et open weight. Il s’agit de voir cette technologie pour ce qu’elle est, une technologie de rupture entrainant des transformations structurelles de nos sociétés contemporaines.
Pour cela, les réflexions sur la juste répartition des revenus de l’IA, les inégalités sociales et économiques, les mesures compensatoires telles les taxes robots, ou encore les impacts environnementaux, sont nécessaires.
Il ne faut pas oublier l’essentiel. On parle ici de société humaine, de bien-être de la population, de perspectives personnelles et collectives, d’espoir et de craintes en l’avenir.
Quand des mouvements étudiants de plus en plus massifs se forment, notamment aux USA, en allant jusqu’à siffler lors de cérémonies les intervenants faisant l’éloge de l’IA, il vaut mieux écouter ce cri du cœur. Une jeunesse déjà affectée par la perspective d’une « planète étuve » craint désormais pour son avenir professionnel, et a fortiori la maitrise de son destin.
Quand plus récemment, plus d’un millier de cadres principalement américains de l’IA demandent à temporiser la sortie des modèles les plus puissants, il faut se poser des questions. Le grand public est déjà bouleversé par la combinaison des fuites sur internet des conversations, parfois intimes, et des informations de modèles s’étant extraits de leur environnement pour attaquer une plateforme web. Les modèles les plus puissants ont la capacité d’une part d’accélérer la menace sur l’emploi, d’autre part de bouleverser les fondamentaux de cybersécurité. Là encore se pose la question de la maitrise de notre avenir.
Le penseur Ivan Illich affirmait que « conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil ». Pour lui, la société doit privilégier des outils simples et transparents pour être réellement au service de la collectivité. Un outil non maitrisé deviendrait un outil qui nous domine. Cette domination est déjà là. Une bonne partie de la population ne maitrise déjà pas les outils modernes du quotidien – des voitures aux applications. Chacune et chacun d’entre nous sommes confrontés à des personnes de nos entourages qui sont perdues avec l’accélération des technologies et déboussolées par l’accélération des changements sociétaux. L’IA devrait exacerber ce phénomène. S’ajoutera une transformation sociétale digne de l’arrivée d’internet – ou davantage selon certains. Enfin, la période marquera également la fin d’un principe ancré dans l’histoire des techniques, celui du déterminisme – on en reparlera.
* MANGOS étant la nouvelle version des GAFAM, orientée sur l’IA américaine avec Meta, Anthropic, Nvidia, Google, OpenAI et SpaceX. Il va sans dire que cet acronyme est tout aussi incomplet et impertinent que l’autre.