A partir de 2018, le continent européen a vécu ce que beaucoup d’observateurs appellent une « vague verte ». Dans plusieurs pays européens, de l’Allemagne à la France, de l’Autriche à l’Irlande, les partis verts européens ont réussi à gagner des villes, à renforcer leur présence au parlement européen, à faire élire nombre de députés voire de participer à des coalitions gouvernementales.
On peut citer parmi cette vague verte le nombre record (67) de députés verts européens en 2019, des victoires municipales allemandes (Hanovre, Würzburg, Kassel, etc.) ou françaises (Lyon, Bordeaux, Grenoble, etc.). Toutes étaient portées par un mouvement sociétal de fond, initié en 2015 avec la COP21 à Paris et amplifiée à partir de 2018 avec les marches pour le climat et autres mouvements « fridays for future », ou encore plus localement la démission choc de Nicolas Hulot. Ce « mouvement climat » aura pendant quelques années façonné l’agenda politique et aura réussi à faire bouger les lignes, en plus d’assurer des victoires électorales.
Depuis, le vent semble avoir tourné. Le COVID est passé par là, la guerre en Ukraine et autres évènements politiques ont engendré une crise économique réelle, une inflation notable, une hausse du coût de l’énergie, une instabilité, un revirement des préoccupations des populations vers le local, le maintenant, le court terme, l’essentiel. Les observateurs parlent désormais de « backlash écologique », ou « greenlash » pour les adeptes des néologismes. La question climatique serait moins prioritaire. Les critères mis en place pour réussi à respecter les limites planétaires seraient en opposition aux libertés individuelle et d’entreprendre. Les efforts nécessaires pour réussir la lutte climatique sembleraient insurmontables. Et si toute cette histoire climatique n’était qu’un « hoax » de toute façon ?
Ces commentaires ne viennent pas de nul part. Il est vrai que dans plusieurs pays les résultats électoraux des verts ont baissé. C’était visible de manière particulière aux élections européennes de 2024, malgré un nombre de député écologiste non négligeable in fine. La France avec un score de 5.5% pour EELV est un exemple parmi d’autres. Ces scores modestes étaient également visibles à certaines élections municipales ou régionales en Europe. En conséquence, entre backlash écologique sur le contenu des politiques publiques et recul dans les urnes, une petite musique s’est installée sur un reflux de la vague verte.
Je crois que tout le monde s’est un peu emballé sur ce recul écologique, qu’il soit citoyen, politique ou électoral. On a vu l’extrême droite jubiler et attaquer de front toutes les mesures ambitieuses que l’époque leur permettait de détricoter voire de détruire. On a vu les libéraux suivre cette tendance sous un nouveau récit de « simplification » et d’allègement des contraintes. En attendant, sept des neuf limites planétaires sont franchies, et la situation ne s’améliore pas franchement. Mais passons.
Notons d’abord que si l’importance des enjeux environnementaux a certes baissé dans les enquêtes d’opinion, ce sujet reste, dans bien des pays européens, dans le TOP 3 des priorités de la population. Il peut être dépassé par les enjeux de pouvoir d’achat, de sécurité ou de santé, selon les moments et les contextes nationaux. Globalement, le soutien populaire à la lutte climatique et la réduction des polluants reste donc extrêmement élevé, dans la durée.
Et puis, même électoralement, le portrait est loin d’être sombre, au contraire. Il existe de réelles dynamiques positives dans les pays européens de la part des partis écologistes.
On peut citer le Royaume Uni avec la montée en flèche des greens de Zack Polanski. En moins d’un an, le nombre d’adhérents a triplé outre-Manche. Des succès historiques ont été enregistrés pour des élections législatives partielles, ou plus récemment des élections locales. Le parti a grimpé dans les sondages pour devenir une quatrième force sérieuse aux côtés des Tories, du Labour et de Reform UK, dans une société britannique s’éloignant définitivement du bipartisme. Le succès vaut aussi parce que les enjeux socio-économiques du quotidien, notamment le pouvoir d’achat et les inégalités, ont été pleinement embrassés. Des positionnements clairs sur les enjeux internationaux, notamment la guerre à Gaza, auront permis à Polanski de se démarquer du gouvernement de Keir Starmer.
C’est également au Danemark que la dynamique est positive pour les verts locaux, le parti Socialistisk Folkeparti. Un score historique depuis 40 ans aux élections législatives leur a permis d’obtenir plus de députés et d’arriver aux manettes. Ils font partie de la coalition gouvernementale portée à la tête du Danemark. En parallèle, c’est la ville de Copenhague qui a vu arriver une Maire écologiste à sa tête, Sisse Marie Welling, après un score historique aux élections municipales de novembre 2025.
C’est à date la cinquième capitale européenne à être dirigée par un Maire écologiste, correspondant à plus de 4 millions de citoyens. Depuis Juin 2025, Viesturs Kleinbergs est Maire de Riga. La capitale lettone complète la liste avec Budapest et Zagreb.
Amsterdam fait également partie des grandes villes dirigées par des écologistes. Dans la plus grande commune néerlandaise, Femke Halsema est élue Maire depuis 2018. Lors des dernières élections municipales de 2026, son parti GroenLinks est sorti en tête et a réussi à encore améliorer son assise au sein du conseil municipal. Un résultat qui confirme également une tendance positive au niveau national où le parti vert a confirmé sa progression en 2025.
Du côté de la France, le résultat est plus contrasté. L’élection européenne de 2024 n’a pas été un succès, sur fond de polarisation entre les listes social-démocrates et insoumises. En 2026, l’élection municipale – suivie de près – a permis de confirmer des villes, tout en perdant certaines conquêtes issues de la vague de 2020 (Bordeaux, Poitiers, Besançon, Annecy). Ce qui est notable est la confirmation des majorités de gauche portées par un écologiste à Tours et à Lyon, où une remontada historique dans l’histoire électorale française a marqué les esprits. Au sein de la région Auvergne Rhône-Alpes, c’était également l’élection de Grenoble qui était scrutée. Après deux mandats réussis, le Maire écologiste sortant, Eric Piolle, a laissé la place. Sa successeuse, Laurence Ruffin, aura réussi à confirmer ce bastion écologiste et de gauche, alors même qu’une élection sans la présence du Maire sortant est historiquement plus disputée. Au total, près d’1.5 millions d’habitants vivent dans des villes vertes françaises. Sans compter les villes avec une participation écologiste notable, comme Paris, Marseille ou Lille.
Enfin, il est essentiel de regarder les dynamiques outre-Rhin pour se convaincre que la vague verte est bien vivante, loin de la mort annoncée. Il suffit de jeter un œil juste de l’autre côté de la frontière franco-allemande pour observer la dynamique à l’œuvre. Ici aussi, le Président de la région du Bade Wurtemberg, Winfried Kretschmann, avait annoncé ne pas se représenter après deux mandats à la tête d’une coalition Grüne-CDU. C’est le très populaire Cem Özdemir, ancien ministre de l’agriculture, qui a été désigné candidat pour maintenir ce Land du côté des verts et diriger une coalition exécutive. En Septembre 2025, il était donné encore 14 points derrière la candidat de centre-droit, Manuel Hagel (CDU). Au final, après une remontada aux traits similaires à celle de Lyon, Özdemir réussit l’exploit et dépasse son adversaire de moins d’un point et environ 30 000 voix. Il est élu Président de cette région industrielle le 13 mai 2026.
Non loin, du côté de la grande capitale bavaroise de Munich, c’est une véritable success story qui a eu lieu en mars 2026. Les Grünen ont réussi à confirmer leur bon score de 2020 dans les élections municipales, avec un score de 26%. Lors de l’élection ad-hoc du Maire principal de la commune (Oberbürgermeisterwahl), les munichois ont choisi à 56% le nom de Dominik Krause, candidat tête de liste écologiste, face au Maire sortant social-démocrate. A 36 ans, il est élu le premier Maire écologiste dans l’histoire de Munich.
Ce sont uniquement quelques exemples de succès nouveaux ou de maintiens électoraux récents pour des partis verts européens. Ils racontent chacun de leur côté une autre version de ce greenlash tant commenté. Ils illustrent directement l’attention portée par les citoyennes et citoyens sur les enjeux de santé, d’environnement, de réduction des polluants, de renforcement de l’indépendance énergétique, de défense des droits, d’atténuation et d’adaptation au changement climatique.
Pour pouvoir poursuivre et amplifier la dynamique politique, l’écologie politique a probablement besoin d’affirmer de nouveaux positionnements forts. Certaines des victoires citées répondent d’ailleurs déjà à une nouvelle ligne stratégique, adaptée aux nouveaux besoins, aux attentes concrètes et aux défis nouveaux. Les différences entre pays, régions ou communes ne doivent pas être gommées. Je me permets toutefois de citer trois orientations à renforcer pour que la vague verte puisse s’amplifier.
D’abord, celle d’embrasser plus largement et d’affirmer plus fortement les enjeux économiques. Il s’agit là de s’inspirer des modèles anglais ou allemands, où la lutte contre les inégalités, la réduction des factures énergétiques, le pouvoir d’achat au quotidien ou encore la défense de l’industrie et des PME constituent des piliers politiques. Ensuite, il s’agit de travailler un nouveau corpus commun autour des enjeux de fractures territoriales. En effet, dans tous les pays européens, la métropolisation a engendré les mêmes effets (ou presque), avec des enjeux de rééquilibrage et de de revitaliser les petites villes. Enfin, c’est le renforcement et la défense de la démocratie, ADN historique des verts, qui peut et doit être amplifiée. Les démocraties nationales n’ont pas toujours su maintenir la confiance des citoyens, des améliorations concrètes doivent être défendues par les écologistes, tout comme les enjeux internationaux peuvent être défendus plus clairement à l’aune des enjeux de démocratie et de respect du droit international.
La vague verte européenne, dans les municipalités comme au niveau des Etats, elle est encore là, elle poursuit son chemin et elle ne demande qu’à être amplifiée.