A gauche, les leçons à tirer de la diabolisation de LFI

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Je ne suis ni militant, ni sympathisant de la France Insoumise. Il se trouve que j’ai des désaccords de fonds importants sur les questions internationales ou encore certaines questions économiques. Je ne conçois pas la politique de la même manière. Et pourtant je vais apporter dans ces prochains paragraphes de la nuance et une analyse étayée concernant l’opération de diabolisation dont LFI fait l’objet depuis quelques années. Ainsi que dresser un portrait du rejet réel qu’on peut observer à l’égard du mouvement.

L’union de la gauche attaquée

Je me permets d’ajouter à ces différents affichés, qu’en tant qu’écologiste, je partage évidemment certaines valeurs fondamentales d’humanisme, de progrès social et d’empathie générale avec ce mouvement. Certains observateurs auraient envie de le résumer ainsi : « Oui, la gauche quoi ! ».

Oui, en effet, c’est le trait d’union à gauche qui fait que les différents militants ou sympathisantes partagent les valeurs précités, la vision de solidarité dans la société et les politiques publiques, la promotion des services publics et une certaine vision globale des phénomènes de société. Et c’est ce trait d’union qui fait que depuis de nombreuses années, les électrices et électeurs de gauche appellent régulièrement à l’union de la gauche et des écologistes. C’est ce qui s’est passé par exemple en 2024, au lendemain d’une décision lourde de sens d’Emmanuel Macron avec l’annonce de la dissolution de l’Assemblée Nationale. C’est ainsi qu’est né le Nouveau Front Populaire, au succès contrasté. Les uns verront l’arrivée en tête et le nombre de députés important, les autres retiendront la non-proposition de l’Elysée de travailler à la formation d’un gouvernement.

Ce que nous vivons depuis plusieurs années en France est une forme de stratégie de diabolisation de La France Insoumise. Une diabolisation avec un objectif double : trouver une formation politique plus repoussoir que le RN, et diviser la gauche pour réduire ses chances de victoire. Concrètement, cette diabolisation se matérialise dans un focus incessant sur les agissements et positions de LFI, un détournement de leurs positions ou une exagération ad nauseam des actes les plus polémiques. Il est vrai qu’il y a des actes ou des postures qui alimentent d’autant plus la polémique politique permanente autour de LFI, mais c’est sans aucune mesure avec ce qui en est fait dans la presse et dans le monde politique. Voilà ce que j’appelle donc « diabolisation ».

En marge des élections municipales de 2026, la tendance du phénomène ne s’est pas arrêtée. D’autant plus que deux faits particuliers ont alimenté la machine : la mort dramatique du militant identitaire Quentin Deranque le 14 février et les meetings approximatifs de Jean-Luc Mélenchon sur les patronymes comme « Epstein », fin février. Tueurs d’un côté, antisémites de l’autre…de belles pièces insérées dans la machine, comme on dit.

Pendant cette fin de campagne électorale, si on écoutait la presse, on avait l’impression qu’il y avait une unanimité des Français contre LFI, pour le rejet et pour les amalgames qu’ils ont subis. Quel a été réellement l’impact de ces évènements sur la campagne ? Quel est réellement l’avis sur LFI ? Comment se matérialise le rejet ?

Aucun effet observé dans les intentions de vote

Une première approche peut être celle de regarder les enquêtes d’opinion réalisées avant et après les évènements. Compte tenu que des enquêtes ne sont pas faites régulièrement dans toutes les villes, il nous faut nous cantonner aux villes de Paris, Lyon, Marseille, Montpellier, Toulouse et Lille. Ce n’est pas toute la France évidemment, mais cela donne une idée. A ce sujet, le résultat est sans appel. Il n’y a pas eu d’effet négatif sur la dynamique électorale dans ces villes. A Paris, Lyon, Marseille et Montpellier, on observe avant tout une stabilité des scores sondés de LFI, ce qui peut paraitre étonnant tant à Lyon, par exemple, le duel annoncé pouvait faire apparaitre relativement facilement un phénomène de « vote utile ». Les sondages ont d’ailleurs plutôt vu juste dans ces quatre villes où LFI a fait des scores respectivement de 11.72%, 10.40%, 11.94% et 15%. A Toulouse, les sondages ont eu plutôt tendance à sous-estimer LFI, sachant qu’il y avait une dynamique importante du côté du candidat Piquemal en fin de campagne. Pour le rejet annoncé, on repassera. Tout comme à Lille où la dynamique de fin de campagne a été visible, et perçue à la marge par certains sondeurs.

Des sondages qui confirment avant tout la polarisation politique et invitent à la nuance sur le rejet de LFI

Le 25 février, RTL et d’autres médias titraient « 63% des Français prêts à faire barrage à LFI au second tour ». Trop souvent, à mon avis, ce chiffre sur l’ensemble des Françaises et Français aura été utilisé. Il est juste, mais il cache des disparités importantes.

Ce chiffre est issu d’un sondage Elabe pour BFMTV consultable en ligne qui questionne les sondés sur les alliances aux municipales, LFI et l’évolution de son image. Des enquêtes du style, il y en aura près d’une dizaine dans la période.

Sur l’impact de la mort de Quentin Deranque sur les intentions de vote, on peut conclure que les citoyens ne sont pas dupes. Pour 70% des électeurs du Nouveau Front Populaire (NFP) en 2024, cela n’a ni amélioré, ni dégradé l’image de LFI. Même au niveau de l’ensemble des Français, dont ceux qui n’apprécient pas LFI, c’est 52% de status quo. Comme quoi les amalgames faciles ne fonctionnent pas si bien.

Si on regarde les réponses à la fameuse question du barrage, posée dans d’autres sondages, on observe avant tout un phénomène certes inquiétant, mais pas nouveau, la polarisation politique à l’œuvre depuis quelques années. 63% des sondés veulent faire barrage à LFI au second tour, seulement 45% face au RN. Si on analyse l’électorat du NFP, c’est à 86% qu’il faut faire barrage contre le RN, 26% seulement indiquant « oui » pour LFI. On constate effectivement que pour tous les autres sympathisants, la tendance est désormais inversée en défaveur de LFI.

Est-ce donc la rupture avec LFI, tant pour l’ensemble des Français que pour la gauche ? C’est ce que suggérait François Hollande en indiquant à la presse : « Je considère que la relation avec LFI est terminée, elle est rompue. Tout doit être fait pour que la gauche réformiste soit là au rendez-vous au deuxième tour de l’élection présidentielle, et Jean-Luc Mélenchon n’y a pas sa place. ». Elabe a demandé si les sondés étaient en accord ou en désaccord avec l’ancien Président. Chez les électeurs NFP, c’est 50-50. Chez les autres sympathisants 78% à 95% sont en accord avec lui. On peut toutefois poser la question pour ces derniers, non directement concernés, s’ils affirment simplement leur rejet de LFI à travers cette question, ou si la division de la gauche ne constitue pas un vœu pour éviter son retour aux manettes.

Plongeons-nous désormais dans les questions similaires concernant les alliances, sujet principal de l’entre deux tours des élections municipales. Chez Elabe, 15% de l’ensemble des Français veulent l’union de la gauche, 21% oui mais sans LFI, 64% sont contre ou n’ont pas d’avis. Chez les électeurs du NFP en revanche, on passe à 52% en faveur d’une union complète et à 33% pour une union partielle, sachant que les sympathisants du PS privilégient l’union sans LFI (72%). Même histoire ou presque chez Opinionway pour Les Echos, où 69% des sondés ne veulent pas d’alliance à gauche. Quand on ouvre la boite noire, c’est 66% des électeurs du NFP qui la souhaitent.

Côté IPSOS, la question sur l’alliance est directement posée sur la base concernée de sympathisants de gauche. C’est plus logique. 36% des sympathisants sont pour quelle que soit la configuration électorale, 33% si c’est pour éviter une liste de droite ou d’extrême droite, 15% uniquement si c’est pour éviter une victoire du RN.
Si on plonge dans les réponses par sympathisants, 40-48% des sympathisants LFI/PCF/Ecologistes sont toujours favorables, et 22% pour les socio-démocrates.

On voit que les conditions nécessaires pour accepter ou souhaiter une union large de la gauche varient fortement selon les proximités partisanes. Notons malgré tout que par rapport aux cas toulousain ou lyonnais très commentés, où il ne s’agissait pas de barrages contre l’extrême droite, mais contre les candidats de droite (Moudenc, Aulas), les sympathisants PS sont favorables à une fusion au moins à 52% dans cette enquête nationale, et les reports de voix du 15 au 22 mars seront même bien plus importants dans ces deux villes.

Verre à moitié vide ou verre à moitié plein ?

Globalement, deux tiers des électeurs de gauche sont en faveur d’une union des partis de gauche. Ce qu’on observe, c’est que cet électorat procède à un « vote sur enjeu ». Il choisit sa ligne et son candidat en fonction des enjeux de chaque scrutin et des dynamiques. Ce qui peut expliquer des appréciations différentes entre une élection législative, une élection municipale ou l’élection présidentielle à venir.

On observe également dans d’autres enquêtes, notamment Cluster17, que les profils politico-sociologiques ne réagissent pas de la même manière. On observe depuis bientôt deux ans que la frange socio-démocrate et modérée de l’électorat, autrement dit le centre/centre-gauche, s’éloigne lentement mais significativement de LFI. A ce titre, le discours médiatique fonctionne, même si la progression est plus lente que ce qu’on peut imaginer quand on écoute certaines chaines d’information, où l’impression est donnée que toute la France serait anti-LFI.

Malgré cela, chaque scrutin a ses enjeux et ses spécificités. En particulier, l’électorat dit « modéré » est plus politisé que la moyenne, et suit davantage la presse. Il est en capacité de choisir une coalition si ses valeurs fondamentales semblent menacées par un projet adverse. C’est ce qu’on a pu analyser dans le sondage mené par IPSOS et le Cevipof. Ainsi, selon les contextes, une fusion – technique ou entière – entre LFI et autres partis de gauche est envisagée ou non. Elle divise cet électorat (40% à 50% des socio-démocrates disent oui, plutôt 50% d’avis opposé côté modérés).

Des résultats en demi-teinte

Si on regarde les résultats effectifs des élections municipales, on observe plusieurs choses. A Lyon, très clairement, la ville aurait été perdue sans fusion technique avec LFI, avec de très bons reports à gauche et une érosion très limitée (<4%). Dans des villes comme Toulouse, ce n’est pas le même cas. L’érosion de la liste PS est d’environ 17% vers le candidat LFI Piquemal, mais l’écart du second tour ne vient pas de là. Jean-Luc Moudenc aura réussi, comme en 2020, de mobiliser un nombre significatif de nouveaux électeurs entre les deux tours, faisant la différence sur le résultat final.

Quant à l’élection à Lille, deux phénomènes s’entrechoquent. D’une part, le rejet de LFI se matérialise dans les votes des électeurs de droite et du centre pour le Maire sortant PS. D’autre part, la volonté d’alternance, incluant un Maire LFI, se matérialise dans une division 50-50 des électeurs de Stéphane Baly (leader d’opposition 2020-2026), face à l’héritage de Martine Aubry.

Reports de voix à Lyon
Reports de voix à Lille
Reports de voix à Toulouse

Si on regarde les avis des abstentionnistes sur les alliances, grâces aux enquêtes a posteriori, on voit plutôt un plus fort rejet de LFI que la moyenne (d’accord à 64% avec les propos de François Hollande, détérioration de l’image à 45%). Comme quoi la stratégie d’aller chercher le « quatrième bloc » n’est pas garantie.

A gauche, ne pas se tromper de combat

On voit que la situation de rejet de LFI est loin d’être aussi forte dans la réalité que la rupture telle que médiatisée. On voit aussi que les électorats social-démocrate et modéré s’éloignent de LFI. Et puis on observe depuis de nombreux mois certains responsables du PS ou Place publique cibler et critiquer davantage LFI que le gouvernement – l’inverse étant vrai par ailleurs.

La gauche doit faire attention de ne pas tomber dans le piège préparé, de l’extrême droite à la macronie, avec cette petite musique installée. Ce n’est pas en ciblant LFI, ses responsables comme ses sympathisants, que les électrices et électeurs se retourneront vers les initiateurs de la critique. « Tiens, ils ont raison, j’ai voté 6 fois LFI, mais en fait ils sont totalement repoussoirs » : non, ce scénario n’existe pas. Et ce n’est pas non plus, dans la période actuelle de menaces réelles de prise de pouvoir de l’extrême droite, une chose intelligente à faire que d’alimenter la division de la gauche. Il suffit d’écouter Johann Chapoutot, historien expert du nazisme, pour s’en convaincre. Cela ne veut pas dire qu’il faut faire une union de la gauche à tout prix, mais agir pour éviter le suicide collectif. Il est par exemple tout à fait légitime que, selon les élections, les partis se présentent en autonomie, par exemple lors des européennes avec un mode de scrutin à la proportionnelle.

Chapoutot dans Reporterre

Une partie du PS semble actuellement faire tout ce que le SPD (Sozialdemokratische Partei Deutschlands, parti socialiste allemand) a fait en 1932-1933, et tout ce qu’il ne faut pas faire. En l’occurrence, ils essaient de rentrer dans les bonnes grâces de la droite et de l’extrême droite en reprenant, sinon leurs thèses, du moins leurs thèmes et leurs termes (l’insécurité, l’austérité, la responsabilité…) pour asseoir leur respectabilité. En se démarquant de LFI, ils semblent dire « nous sommes la gauche raisonnable, gestionnaire de gouvernement, et nous n’avons rien à voir avec ces révolutionnaires énervés qui ne font que conflictualiser le débat public ».

A mon avis, alimenter la division de la gauche est mortifère. Cela n’alimente aucune dynamique. Cela n’alimente aucun projet enviable. Cela éloigne encore plus de personnes de la politique.

La gauche doit de nouveau parler plus largement aux Françaises et Français, et être un acteur de lutte contre la polarisation politique. Il y a des sujets qui permettent de sortir des lignes de clivages permanentes, des méthodes pour mieux dialoguer, des façons de faire. Ce n’est pas une stratégie du quatrième bloc qu’il faut, mais un projet politique complet et qui redonne confiance à l’ensemble du pays. Parler des bourgs en complément des tours serait déjà un bon début, à mon humble avis.

NB. Et non, Monsieur Hollande, on ne sacrifie pas les villes, terres d’actions concrètes qui changent réellement le quotidien des habitantes et habitants, pour tenir une ligne nationale, par ailleurs politiquement questionnable. Les Maires et élus locaux sont essentiels dans le lien et la confiance à retrouver entre Politique et citoyens.


Sources :
Sondage Elabe pour BFMTV – elabe.fr/fichier-pdf/12696-les-francais-la-france-insoumise-et-les-elections-unicipales/
Sondage Opinionway pour Les Echos – Opinionway
Sondage IPSOS BVA Cevipof CESI pour Le Monde – 10133-mun-enquete-electorale-vague-1-ipsos-bva-le-monde-9-mars.pdf

Reporterre – entretien de Yohann Chapoutot – Montée de l’extrême droite : « Rien, en histoire, n’est jamais écrit », selon Johann Chapoutot