Economie post-croissance: entretien avec l’économiste allemand Niko Paech

En août 2021, j’ai eu la chance de m’entretenir avec Prof. Dr. Niko Paech. Ce dernier est un économiste allemand qui travaille sur l’économie de post-croissance. Nos échanges alimentent mes réflexions sur un modèle économique cohérent avec un monde de la sobriété et compatible avec les 9 limites planétaires, et d’une manière générale, une nouvelle organisation sociale et économique. Ces échanges permettent ainsi aussi de façonner de nouveaux récits sur l’organisation d’une société post-carbone.

Niko Paech est professeur à l’université de Siegen en Allemagne. Il est l’auteur de multiples papiers d’économie et d’ouvrages tels que « Se libérer du superflu » [1]. Ce dernier a été un bestseller en allemand et a été traduit dans plusieurs langues. Paech est un des critiques les plus notoires du « dogme de la croissance » (du PIB) dans l’espace germanophone. Il travaille ainsi à façonner les contours de ce à quoi pourrait ressembler une économie de post-croissance.

Pourquoi la post-croissance ?
On entend régulièrement parler de croissance ou de décroissance. Dans les deux cas, on se réfère en réalité non pas à la croissance de la prospérité générale d’une société, ou la croissance de la population, mais à la croissance du Produit Intérieur Brut (PIB). Le PIB est un indicateur économique qui indique la masse monétaire (€) correspondant à la « production de richesse » dans une économie donnée, nationale ou internationale. Cet indicateur n’est pas problématique en soi. Ce qui l’est surtout, c’est qu’il est devenu depuis la Seconde Guerre Mondiale l’alpha et l’oméga des politiques économiques et financières des Etats-Nations, en particulier occidentaux. Or, jamais aucun indicateur unique ne peut être pertinent pour décrire l’évolution, positive ou négative, d’un système complexe. Et l’économie du XXIème siècle est clairement un système complexe. Viser à la croissance infinie de cet indicateur n’est pas pertinent. Ni dans un monde fini. Ni dans un monde complexe.

De simples exemples classiques permettent de se convaincre de la non pertinence du dogme du PIB comme indicateur unique : prenez une marée noire particulièrement dévastatrice sur les côtes maritimes. La biodiversité s’y est effondrée, la pêche n’est plus possible pour des années, le tourisme a périclité. Si l’ensemble des actions de nettoyage et de dépollution sont effectuées par les habitants du coin avec l’aide de bénévoles issues d’ONG, alors il n’y a aucun impact positif ou négatif sur le PIB. Si par contre, l’Etat et/ou l’entreprise responsable de la catastrophe écologique missionnent plusieurs entreprises pour réparer les dégâts commis, alors le PIB augmente par la valeur des prestations. Autre exemple caricatural bien connu : si des parents payent une babysitter pour garder leur enfant, alors le PIB augmente ; s’ils décident de le confier aux grands-parents, [2] alors le PIB n’évolue pas.

C’est pourquoi de nombreux économistes, responsables politiques et experts réclament le développement d’un autre modèle économique. Un modèle intégrant notamment les enjeux sociaux et environnementaux dans les objectifs, y compris économiques, que se fixe un pays. Le terme de « post-croissance » indique alors tout simplement que la croissance du PIB n’est plus au centre des politiques économiques. La création de valeur (monétaire) sera un des éléments, ni unique, ni central. L’économiste britannique Kate Raworth parle de devenir « agnostique quant à la croissance », mettant en avant sa « théorie du Donut » [3] basée sur un ensemble d’indicateurs représentant notamment un plancher social et un plafond écologique. En alternative, la notion de Bonheur National Brut (BNB) a été mentionnée par le roi du Bhoutan dès 1972, et a été reprise par plusieurs travaux d’économie comme référence.

Enfin, il est à noter que le terme « décroissance » (ou « degrowth » à l’international) peut être utilisé par certains comme un synonyme de « post-croissance » et non forcément comme l’affirmation de l’objectif d’une réduction à tout prix du PIB.

Une société qui s’est forgée dans l’illimitation

Paech part de deux grands constats pour travailler sur son économie de la post-croissance : le dépassement des limites planétaires dont l’urgence climatique et l’aliénation sociale et matérielle couplée aux inégalités sociales.

Le premier constat est celui de l’urgence climatique et du dépassement progressif des neuf limites planétaires. Pour répondre à ces enjeux est souvent évoqué le concept de « croissance verte », tentant de lier le dogme de la croissance du PIB avec la nécessaire transition écologique. La « croissance verte » conceptualise alors le fait de pouvoir continuer à augmenter ad vitam aeternam le PIB, tout en diminuant dans l’absolu les impacts néfastes sur l’environnement. C’est ce qu’on appelle le découplage absolu. Or, si un découplage peut être possible à une échelle particulière d’un territoire, ce découplage absolu et global est considéré comme impossible par la plupart des experts. D’autant plus que de nouvelles technologies, aussi « vertes » soient-elles, apportent des effets peu anticipables, parmi lesquels les « effets rebond », qui réduisent leurs bénéfices prévus. S’en va alors le mythe de la « croissance verte », d’où le besoin de trouver une nouvelle forme d’économie pour permettre l’essor des activités humaines dans le monde réel, donc au sein des limites planétaires.

Le deuxième constat est celui que Paech appelle le concept de « Entgrenzung », qu’on peut traduire par « illimitation », et cela concerne notamment notre organisation du travail. Nous sommes passés d’une spécialisation et division localisées du travail à une division et spécialisation internationales avec une impossibilité de percevoir, dans l’espace et dans le temps, comment s’effectuent réellement ces activités. Idem quant à l’extraction et l’usage de la plupart des ressources naturelles. Cela va de pair avec la perte d’un certain nombre de compétences et la mise en place d’un système de « démocratie du confort » (Bequemdemokratie) au sein des entreprises, ce qu’il nomme une « monstrueuse machine de délégation des tâches ». Au total, il mentionne une société contemporaine faisant face à une « triple illimitation de nos exigences matérielles :

  • déconnectées de nos capacités physiques, grâce à une armée d’esclaves énergétiques
  • déconnectées des ressources locales, via des chaines de valeur mondialisées
  • déconnectées des possibilités du temps présent, par le biais de l’endettement » [4]

Ce qui est questionné ici dans notre organisation économique actuelle correspond à la « quête de sens » qui revient régulièrement dans les pays occidentaux. Certaines transformations profondes ont été trop rapides, trop fortes et trop aliénantes.

S’ajoute à cela la question des inégalités grandissantes, alors même qu’une forme de pression sociale liée à la consommation ostentatoire s’est établie. Il faut acheter pour être heureux. Il faut posséder pour faire évoluer son statut social. Il faut montrer pour ressentir sa réussite. Or, au-delà d’une certaine richesse ou prospérité, le bonheur ne croit plus en parallèle du PIB. Le bonheur stagne, voire décroit. C’est ce qu’on appelle aussi la société du superflu. Nous possédons des centaines voire des milliers d’objets, dont une infime partie nous sert réellement. Dans certains cas, leurs usages sont même éphémères à cause de besoins limités, car trop occasionnels ou issus de phénomène de mode. La consommation ostentatoire a un double effet : elle représente et creuse les inégalités sociales. Elle crée une tension et des pressions. Elle crée ce que Paech appelle le « stress de la consommation »: on attend de moi que je consomme de telle manière, alors il faut que je m’y attelle dans mon quotidien. Il va sans dire que les réseaux sociaux auront réussi à exacerber cette pression sociale, avec une bonne part de superflu.

Suffisance et subsistance

L’objectif de Paech est alors de penser et de façonner un modèle économique répondant à ces constats et enjeux. Il souhaite un modèle économique équilibré, durable, résilient face aux probables chocs à venir. D’un point de vue social, il s’agit surtout de revenir à une « mesure humaine » pour retrouver davantage de sens au quotidien, en particulier au travail. Cette notion est celle développée par Leopold Kohr et Ernst Friedrich Schumacher, économistes autrichien et allemand, particulièrement connus pour l’adage « Small is beautiful ». Elle rejoint également les travaux de Ivan Illich évoquant à son tour les « outils conviviaux », faisant référence au sens retrouvé par l’outillage de l’humain, et non le remplacement de l’humain dans son travail, que ce soit par mécanisation ou externalisation.

Les fondements de l’économie post-croissance de Niko Paech sont alors les deux concepts de « suffisance » et de « subsistance« , intégrés dans une économie de la proximité. La « suffisance » rejoint le terme français davantage employé de « sobriété », c’est-à-dire une société construite autour d’une certaine frugalité en matière de besoins et de consommations matériels. Il s’agit donc d’une baisse de la consommation, non pas dans une logique de renoncements, mais de recentrage autour des aspects qui amènent réellement du bien-être. Le deuxième terme, la « subsistance » rejoint le concept de la « résilience » des territoires. Il s’agit de renforcer l’économie de proximité (les PME en bref) pour éviter des chaines de production trop longues et/ou trop lointaines. Ceci se fait dans une logique de répartition à l’échelle continentale ou internationale. Les industries locales se déploient davantage dans les pays occidentaux, ayant fait l’objet de désindustrialisation massive, même si globalement le développement économique et industriel se concentre sur des « pays en voie de développement » pour des raisons de rééquilibrage territorial et de réduction des inégalités. La résilience et subsistance se lisent également sur le plan social comme une volonté de façonner une économie qui donne davantage d’espace aux liens entre personnes, à la solidarité, au faire-ensemble et aux activités coopératives.

In fine, Paech trace les grandes lignes de cette économie post-croissance dans un contexte où lui comme d’autres anticipent la probabilité de chocs, de phénomènes de rupture : pic pétrolier, crise financière, catastrophe naturelle exacerbée par le changement climatique, pandémie, etc. Le constat est que l’allongement de toutes les chaines de production, d’acheminement ou de décision ont réduit notre capacité à encaisser un choc, puis à rebondir dans des conditions satisfaisantes.

C’est pourquoi le concept de soutenabilité peut s’interpréter, de plus en plus, comme un impératif de « résilience », comme un ensemble de mesures préventives capables d’amortir l’effondrement prévisible. De ce point de vue aussi, on réalise que le retour à une économie relocalisée à taille humaine est notre seule option – le seul moyen d’adoucir notre chute.

Se libérer du SUPERFLU, Niko Paech

Socialement, c’est l’objectif du plein-emploi, ou plutôt de la pleine activité, qui est recherché par Paech. Cette pleine activité permet d’assurer une forme de résilience individuelle sur le plan financier, donc matériel. Elle permet néanmoins également d’assurer un aboutissement de la « quête de sens » pour chacun, en assurant que l’économie locale, davantage multifactorielle que sur-spécialisée, réponde aux envies et aux compétences de chacun. Enfin, il s’agit dans cette nouvelle économie post-croissance de faire sa part dans l’économie industrielle et marchande, alors même qu’elle ne constitue plus l’essentiel de l’organisation sociale et économique.

Réinscrire l’économique dans le social

La vision de la nouvelle organisation sociale et économique est simple : le temps de travail dans le monde marchand est divisé par deux pour atteindre 20 heures par semaine. En complément, un nombre d’heures équivalent est consacré à l’économie non marchande.

La valorisation sociale et économique des engagements associatifs divers ou autres activités bénévoles de notre époque est totale (reprenons l’exemple de la garde d’enfants des grands-parents). L’ensemble de ces activités sont considérées. Etant donné que le temps est une denrée rare et que la transformation vise à améliorer le bien-être et à se libérer du superflu, l’économie post-croissance les intègre by design. D’autres activités aujourd’hui marchandes deviendraient non marchandes, et pourtant pas moins organisées ou planifiées. Au sein des 20 heures non marchandes, on peut imaginer chacun contribuer à deux ou trois activités de natures différentes pour faire fonctionner la société. Par exemple, la réparation d’objets électroniques et mécaniques, l’aide à des personnes âgées, ou encore des activités agricoles, saisonnières ou non.

Les activités marchandes quant à elle concentreraient surtout des activités productives ou industrielles. Cela concerne en particulier celles nécessitant à bien des égards, y compris à des échelons locaux, des « économies d’échelle » pour être matériellement, énergétiquement, financièrement et humainement intéressantes. Cela concerne évidemment un nombre conséquent de métiers, de « production » et de « support », qui plus est dans une économie territoriale plus multifactorielle qu’aujourd’hui.

Résultat : l’ensemble des revenus issus du travail marchand permettrait de subvenir aux besoins personnels, en complément de ce qu’apporte bénévolement la collectivité sur le temps non marchand. En somme, il s’agit surtout d’une valorisation différente des activités non marchandes déjà existantes de nos sociétés, et d’un rééquilibrage entre activités dans une économie ancrée dans les limites planétaires.

De la vision à la réalité ?

L’économie post-croissance de Niko Paech décrite dans ces quelques lignes est évidemment avant tout une vision de l’organisation d’une société. Il ne s’agit pas d’un modèle immédiatement opérationnel. Il s’agit toutefois d’un récit social et économique qui peut motiver, inspirer et susciter des études plus précises en vue d’une mise en œuvre plus opérationnelle, forcément graduée et progressive. Cette vision a le mérite de proposer une transition écologique sous une autre forme que le récit dominant d’une simple décarbonation de nos modes de vie actuels. Il s’agit d’une nouvelle organisation plus cohérente et plus équilibrée au vu des grands enjeux, et ainsi une société probablement plus enviable.

Quant à la transition plus concrète vers ce nouveau modèle, Paech reconnait qu’il y aura des disparités entre professions. Pour certains métiers, ce sera assurément plus compliqué que pour d’autres, parfois tout simplement pour des raisons organisationnelles liées aux tâches à effectuer, ou encore pour des raisons liées aux niveaux de revenus des filières en question. Ce qui est certain, c’est qu’il faut travailler à un système plus juste de revenus entre métiers.

Naturellement, l’ensemble des discussions sur cette vision économique rejoignent les débats en cours sur la semaine de 4 jours. Certaines entreprises précurseurs font figure de modèle, que ce soit en France, en Angleterre ou en Allemagne. Un exemple plus ancien avancé par Paech est celui de la semaine de 28,8 heures du Groupe Volkswagen à partir de 1994, ayant été instauré initialement pour sauvegarder tous les emplois industriels en temps de crise. Il convient alors de ne pas opposer la semaine de 4 jours et la vision d’une semaine de 20 heures de travail marchand. Il peut s’agir d’une transition progressive de l’un vers l’autre, avec des paliers planifiés à l’avance, pour mieux accompagner l’ensemble des professions.

Niko Paech porte par exemple un focus particulier sur le secteur de l’agriculture et le système agro-alimentaire en général. Le constat d’une agriculture conventionnelle et industrielle à bout de souffle socialement, écologiquement et financièrement est largement partagé. A l’inverse, une agriculture agro-écologique est plus résiliente financièrement, plus respectueuse du vivant et nécessite un travail intensif en main d’œuvre. L’enjeu des prochaines décennies est de permettre cette transition pour mieux nourrir la population et mieux protéger la terre. Pour cela, il faut motiver de nombreuses personnes de rejoindre le milieu agricole, y compris des urbains actuels*. Outre les questions de cadre de vie, de liens, de services et donc d’aménagement du territoire, cela pose la question de la manière de valoriser et organiser le travail. Paech croit fermement qu’une organisation plus coopérative, plus solidaire, plus équilibrée, telle que la semaine de 20 heures, permettra de répondre à cet enjeu de mobilisation. Concernant l’agriculture, il s’agit tout simplement d’une obligation de résultat. Seule une organisation agricole repensée pourra répondre aux enjeux de résilience territoriale (ou « subsistance », selon Paech).

Globalement, la mise en œuvre de cette vision nécessite de penser finement et concrètement la transition entre deux modèles. Si Paech exclut plutôt le recours pérenne à un revenu de base inconditionnel, coûteux et non ciblé, il pense opportun de mettre en place ce qu’on peut appeler des « revenus de transition ». Ce « Bürgergeld » serait justement versé sous conditions et notamment afin de (davantage) valoriser des services rendus qui ne le sont pas (suffisamment) aujourd’hui. Dans une logique de redonner plus de pouvoir aux échelons locaux et communaux, il propose que des sociétés publiques municipales puissent déterminer collégialement quels métiers, services ou initiatives spécifiques pourraient bénéficier d’un tel revenu de transition.

Déterminer la vision sociale et économique, puis construire la transition entre deux modèles : l’ensemble de ces deux processus vise à façonner une nouvelle organisation sociale et économique. Elle sera plus juste socialement, intégrée dans les limites planétaires, plus coopérative et démocratique, et plus prospère à titre individuel.


Sources:
[1] Niko Paech, Se libérer du superflu – Vers une économie de post-croissance, Collection initial(e)s DD, Rue de l’échiquier (2016)
[2] Une étude de Silver Eco indique que le temps de garde des grands-parents reviendrait à un équivalent de 650 000 ETP : https://www.silvereco.fr/etude-silver-valey-france-seniors-2022/311558262
[3] Kate Raworth, Doughnut Economics, Seven Ways to Think Like a 21st-Century Economist, Penguin Books (2017)

[4] Op. cit.

* NIMAculteurs : personnes Non Issues du Monde Agricole

Ressources:
http://www.postwachstumsoekonomie.de/

https://doughnuteconomics.org/