Cette polarisation de la société qui menace la démocratie française

En ce début d’année 2026, je souhaitais aborder la question de la cohésion sociale. Ce n’est pas la première fois que je m’exprime dessus. Je crois en effet que cet enjeu est désormais une des priorités principales en France.

Notre société est polarisée – de plus en plus. Vous me direz, à raison, que ce n’est pas une spécificité française, que ce phénomène est présent dans d’autres pays. C’est tout à fait vrai, je le vois en suivant l’actualité outre Rhin ou à l’international en général. Les Etats-Unis sont un exemple marquant, et en même temps, le contexte national y est particulier depuis bien des années. En Allemagne, la polarisation politique est également à l’œuvre, mais dans une culture encore façonnée par celle du compromis au sein de la « demokratische Mitte » (centre démocratique).

En France, les clivages politiques paraissent de plus en plus indépassables, et ce n’est pas une bonne nouvelle. Les repères se perdent sur fond d’expressions visant à faire le buzz, mais aussi de propos sincères, et c’est le plus inquiétant. On en vient à lire que le RN traite le gouvernement de Sébastien Lecornu de gouvernement « socialiste » (il va falloir reprendre certaines définitions…). Ou encore, que des personnes identifiées comme « multiculturalistes » dans les enquêtes de l’institut Cluster17 suggèrent que les personnes classées « socio-démocrates » – autre cluster majeur de gauche – seraient « de droite ». Rappelons sur ce dernier exemple qu’il s’agit de deux clusters d’un même électorat de gauche, celui-ci navigant entre partis de gauche au moment des élections, selon les enjeux les plus marquants de chaque scrutin.

Je le disais, l’enjeu principal est, me semble-t-il, celui de la cohésion sociale. Cela ne passe pas uniquement par la politique et notre système démocratique. Cela passe aussi par le rééquilibrage des territoires, la réduction des inégalités sociales, une nouvelle politique socio-économique. Mais ça passe malgré tout aussi par la politique. Nous avons besoin de trouver des compromis. De se dire que compromis n’est pas compromission, que ce n’est pas un terme péjoratif. Le compromis, c’est d’abord une méthode, qui vise à ne pas rejeter l’avis de l’autre pour cause de chapelle politique, qui donne l’objectif de discuter dans le fond – et en détail – d’une orientation et de mesures concrètes.

Abandonnons cette idée qu’il faudrait être d’accord sur tout pour pouvoir travailler ensemble. Abandonnons l’idée qu’une coalition entre partis politiques, quel que soit l’échelon, ne peut avoir de désaccord. Abandonnons enfin l’idée que chaque point de désaccord un peu significatif doit être érigé en étendard pour justifier une rupture.

Alors évidemment, faire des compromis et accepter l’échange, cela ne veut pas dire tout accepter pour autant. C’est juste que nous sommes allés bien trop loin dans la définition des lignes rouges, à mon avis.

Quand LR glisse de plus en plus vers l’extrême-droite avec les actes et propos de Ciotti, puis Wauquiez, puis Retailleau ou encore Sarkozy, c’est une dérive qu’il faut dénoncer. C’est une dérive inquiétante pour un parti républicain historique de notre pays, et pas acceptable compte-tenu du projet destructeur proposé par l’extrême-droite.

J’en reviens malgré tout à mon propos initial. Si à chaque bribe de désaccord, on tranche définitivement avec l’autre, alors toute forme de cohésion sociale ne peut être qu’un vœu pieux. Surjouer chaque différent, c’est in fine devenir coupable du délitement de notre société.

Je le crois profondément, faire de la politique, s’engager pour l’intérêt général, c’est accepter de discuter avec tout le monde, d’écouter et d’essayer de comprendre. Je me l’applique au moins depuis que je suis élu depuis 2020. Et c’est pour cela que je discute volontiers avec des citoyens en désaccord y compris des électeurs affirmés de l’extrême-droite.

C’est une éthique personnelle, mais il faut l’avouer, c’est aussi une part de curiosité qui anime ces échanges. Pour essayer de comprendre le cheminement intellectuel, pour creuser d’où vient cette bascule pour l’extrême-droite. Car à l’inverse des propos malheureux de Manuel Valls en 2016, expliquer n’est jamais excuser. Je peux citer deux exemples relativement récents d’échanges en marge de tractages pour les législatives 2024 et les municipales 2026.

En 2024, je tends un tract à un monsieur octogénaire à Confluence. Il m’explique « voter Marine » par dépit, car sa situation économique est peu satisfaisante. Il a toute sa vie derrière lui, a eu des avis politiques différents, et ressent une forme de raz-le-bol. En vingt minutes d’échanges, je note qu’il a incontestablement une dose de racisme et un positionnement anti-immigrés affirmé. La question est : d’où vient ce positionnement ? Il rime étonnamment avec ce qu’on entend dans certains médias et les chaines d’info en continu. Des raisonnements simplistes à base de pseudo-assistanat et submersion migratoire (sic). Ce que j’ai beaucoup entendu dans ses préoccupations, ce sont des sujets d’ordre socio-économique, de travail, de pouvoir d’achat, de retraite. Des sujets qui doivent pouvoir être traités par la gauche, et qui l’ont été traditionnellement.

Plus récemment, je discute avec un jeune homme croisé lors d’un tractage proche de la place Carnot. Il a un tract du RN à la main. Pourtant, il commence par me dire qu’il partage de nombreux projets entrepris par notre majorité depuis 2020. Malgré cela pour les élections municipales, il souhaite voter comme au niveau national, pour le parti d’extrême droite. Il me parle de la situation sécuritaire de Lyon et de la France. On échange sur les approches possibles en matière de tranquillité publique et de sécurité. Je mentionne notre vision de la police de proximité et d’un besoin de renforcer la présence humaine dans l’espace public et les transports. Il me dit qu’en effet c’est ça qui manque, il me raconte que sa voisine s’est faite voler son collier et que le simple habitant manque de lien avec les policiers. Je suis ressorti de cet échange convaincu que, malgré les différences partisanes que lui et moi avons manifestement en vue des élections, lorsqu’on parle du concret, de ce qui est fait, de ce qu’il faudrait, on sort assez souvent des caricatures et on permet d’avoir un échange réellement constructif.

Alors formulons pour 2026 ce vœu que la polarisation de notre société soit freinée, que la culture du compromis fasse son chemin, que nous puissions oser la nuance.
Bonne année 2026 à vous !