Comment nous faisons l’autruche sur la crise économique qui nous percute

Depuis 2020, nous vivons un continuum de crises économiques. Et pourtant, pas grand monde n’en parle. Surtout en lien avec nos quotidiens. Et pourtant la liste des raisons légitimes d’en parler est longue… Crise du COVID-19 en 2020, invasion de l’Ukraine par la Russie début 2022, confinement strict en Chine au printemps 2022, crise de l’énergie en Europe, hausse du prix des conteneurs et de l’électricité, stratégie de l’OPEP de faire augmenter le prix du baril de pétrole, remboursement des PGE, hausse du taux directeur des crédits, etc.

Dans nos vies de tous les jours, cela se matérialise plutôt par des aliments plus chers en magasin, des commerces qui ont fermé ou des charges privées qui ont augmenté. D’aucuns s’expriment pour dire, ici à Lyon comme dans d’autres grandes et petites communes de France, que cette perte de dynamisme économique serait le fruit de choix locaux. A travers quelques graphiques et commentaires, je souhaite mettre les points sur les i dans cet article et souligner ce qui manque cruellement dans le débat public : prendre conscience de l’ampleur de la crise économique globale que nous traversons !

Commençons par ce premier graphique Eurostat de l’indice des prix alimentaires. On observe que les prix en France et en Europe évoluent d’une manière similaire. Ils ont massivement augmenté en 2022-2023 jusqu’à atteindre un pic en mars 2023 de +17.2% en France sur un an, et même +19.6% en Europe.

Eurostat – Food price monitoring tool 2005-2025

Ce qui est particulièrement visible, c’est l’impact bien supérieur de la crise subie en matière de pouvoir d’achat personnel, par rapport aux deux dernières décennies, parmi lesquelles la crise financière et économique de 2008-2009. Je trouve personnellement que cette crise avait été davantage médiatisée, avec les faillites bancaires, les Etats en difficulté, les fameuses exigences de la Troïka, etc. Et pourtant, en matière d’inflation sur les produits alimentaires, l’impact maximum n’était « que » de +7,8% sur douze mois glissants.

Cet autre graphique, cette fois de l’INSEE, va plus loin que l’alimentation et regarde également l’inflation sur les produits manufacturés, l’énergie et le prix des services. Le graphique est en base 100 à date de 2015. Autrement dit, en matière d’alimentation, avant crise, les prix étaient supérieurs de +8% par rapport à 2015. Ce chiffre est monté à +31% jusqu’à fin 2024, selon les données de l’institut. On observe que le coût de l’énergie a encore davantage explosé. Il fluctue davantage que les prix de l’alimentation, liée aux crises géopolitiques et aux choix des producteurs pétroliers et gaziers, ce qui a des répercussions sur d’autres énergies. Nous avons vécu en quelques mois un bond jusqu’à +63%. Ces données sont cohérentes avec la médiatisation sur le coût pour les particuliers, ainsi que les retours des professionnels. Tant les commerçants que les entreprises de productions et autres industries ont durablement vu leur coût de l’énergie augmenter, ce qui est un facteur majeur dans la perte de compétitivité et les fragilités économiques que nous observons en France, et d’une manière plus générale en Europe depuis 2021.

On peut poursuivre sur le sujet de l’électricité avec ce troisième graphique ci-dessous de l’entreprise « hellowatt » sur le prix de l’électricité des particuliers. On observe une augmentation significative à partir de début 2023 malgré le bouclier tarifaire mis en place par le gouvernement Français. Des hausses de +15% sur un an, voire +10% par semestre sont notables, grevant forcément le portemonnaie des ménages. In fine, à partir du second semestre 2024, la baisse a été nette, sans toutefois à date retrouver en moyenne le prix de 2021.

Toutes ces augmentations représentent des impacts très concrets dans la vie de tous les jours. La fameuse « vie chère », elle est là. Elle est très palpable. Elle est très concrète. Evidemment, ce sujet est revenu notamment en 2022, en pleine crise énergétique dans le contexte de la guerre en Ukraine, et s’est immiscé dans le contexte politique Français. Les élections présidentielle et législatives au printemps-été accentuant de fait le sujet. Le sujet du « pouvoir d’achat » était alors devenu le principal point de préoccupation des Françaises et Français. A raison, comme on a pu le voir ci-dessus. A l’inverse d’une crise financière parfois lointaine et abstraite, cette crise économique et énergétique a été et est visible au quotidien.

Graphique IPSOS – Avril 2025

La question du pouvoir d’achat est haute dans les enquêtes d’opinion depuis début 2022, alors même que les premières priorités étaient en amont les questions de santé, de sécurité ou d’action de lutte contre le changement climatique. On voit dans le graphique ci-dessus tiré d’une enquête IPSOS que la priorité est restée haute jusqu’en 2024. C’est seulement depuis début 2025 que la question devient moins prégnante, tout en restant plus élevée qu’avant la crise.

Dernier aspect de la crise économique cumulée à la sortie de la crise sanitaire, ce sont les entreprises qui galèrent. Car avec un fort taux d’inflation, le pouvoir d’achat et la consommation des ménages baissent. Pour lutter contre l’inflation, les Etats et banques centrales activent le levier de la hausse du taux directeur des crédits. Ce taux augmenté se répercute ainsi sur les taux concrets chez le banquier. A la clef, c’est un ralentissement de l’économie, que ce soit dans le secteur immobilier (particulièrement touché), dans l’industrie ou chez les commerçants. La lutte contre l’inflation fait d’ailleurs mécaniquement (ou presque) augmenter le taux de chômage. Couplé à cette inflation, la lutte contre celle-ci et la baisse de la consommation s’ajoute la fin du « quoi qu’il en coûte ». Autrement dit, les protections nationales lors de la crise sanitaire s’estompent, et pire, les prêts garantis par l’Etat (PGE) doivent progressivement être remboursés. Sauf que le problème, c’est que certains avaient sollicités les PGE « au cas où », tout en les mettant de côté sans les toucher sauf urgence absolue, alors que d’autres les ont consommés, soit par nécessité, soit par croyance que le remboursement ne viendrait pas. Or, la nécessité de rembourser l’Etat est bien arrivée.

Nombre de défaillances – Cumul sur les douze derniers mois décembre 1991 à février 2025 – Banque de France

On peut observer dans ce dernier graphique de la Banque de France une hausse massive des défaillances d’entreprises depuis fin 2022, jusqu’à un niveau record de 66k défaillances sur douze mois glissants, et dépassant là encore le niveau de la crise financière de 2008-2009. Il faut toutefois noter que ce volume est aussi très important par le fait qu’il y eu une forte hausse des créations d’entreprises au printemps 2020 (le nombre de créations d’entreprises, majoritairement des micro-entreprises, a bondi à la suite du premier confinement, bien au-delà des niveaux habituels). Une forme de rattrapage a lieu face à la disparition des protections étatiques (dont remboursement des PGE) combinée à une crise économique significative qui dévoile davantage les business model les plus fragiles.

Parmi les entreprises qui souffrent, il y a les commerçants. Les remboursements des PGE sont difficilement gérables dans un contexte de crise économique qui touche directement au porte-monnaie des ménages. Il ne s’agit pas d’une crise abstraite, elle est matérielle. Je me rappelle durant ces deux dernières années comment on en est arrivé à ce qu’une commerçante, gérante de bar, me raconte que même le simple verre/café en terrasse était devenue une habitude plus rare. Alors que dire des autres commerçants si même les activités conviviales sont impactées ? Il est évident que la vente de vêtements et objets divers ne résiste pas davantage, si ce n’est bien moins. Car s’ajoute à cela la concurrence bien plus féroce pour ce secteur de l’ensemble du e-commerce. La vente en ligne a explosé depuis les années 2010, et encore bien davantage depuis le premier confinement. Sans parler des marques chinoises de fast-fashion ou objets de piètre qualité, en 2024 les achats de mode et décoration se sont faits en ligne, au détriment des femmes et des hommes qui tiennent des boutiques. Le tout cumulé, cela accélère l’histoire vers la fin des activités.

Alors, quelles sont les perspectives pour l’avenir ? Les taux directeurs ont été baissés à plusieurs reprises. On voit également que l’inflation concrète recule pour les besoins de base, comme l’alimentation ou l’énergie. Plus récemment encore, ce sont les prix du pétrole qui diminuent pour cause de choix économico-géopolitiques des membres de l’OPEP. Tout cela devrait donc améliorer la conjoncture. Un certain dynamisme économique, immobilier ou commercial, devrait reprendre. Malheureusement, les verbes que j’utilise resteront au conditionnel. D’abord, parce que je ne possède pas de boule de crystal, cela va de soi. Aussi parce que nous voyons des failles à cette perspective de reprise. Au niveau des particuliers, l’inflation a entrainé des hausses en cascade dont certaines resteront durables. Pour le même public, ce sont aussi les prix de l’alimentation qui restent chers, sur fond d’analyses qui montrent l’augmentation des marges des acteurs agro-alimentaires et de la grande distribution. Quant aux professionnels, ce sont les prix de l’énergie durablement rehaussés qui constituent une véritable épée de Damoclès pour notre économie. Et puis je ne peux terminer ce paragraphe sans mentionner l’éléphant dans la pièce. Donald Trump a été élu Président des Etats-Unis avec un programme autrement plus dangereux et réactionnaire qu’en 2016. Le milliardaire américain applique dans les premiers mois de son mandat une politique économique agressive, avec des menaces et concrétisations de hausses des tarifs douaniers. Le tout étant couronné du chaos « trumpien » habituel, la perte de confiance et le besoin de sécurité pourraient bien venir mettre un terme prématuré au printemps économique tant espéré…


Bref, le constat est clair. Il n’est plus possible de présenter les difficultés visibles dans nos foyers et dans nos villes comme si de rien n’était. La crise économique a (eu) un impact direct sur les habitantes et habitants, et au-delà des crises des années 2000-2010. Pourtant, ces crises globales avaient bien davantage été médiatisées. Cela simplifie alors nettement la prise de hauteur. Si vous n’êtes toujours pas convaincu de l’ampleur de la crise, prenez un temps de réflexion ou reprenez la lecture au début. Quoiqu’il en soit, au quotidien, lâchez la grappe à vos élus locaux à ce sujet !